L’ultra-colonialisme portugais dans l’Angola et la révolution de 1961

 

par Franz J. T. Lee

 

Article dans
“Rencontres Méditerranéennes”, No. 7, Rome, Juillet-Aout-Septembre 1963


Pandemonium Electronic Publications, Mérida, Venezuela, 1999


Durant les vingt années qui suivirent la seconde guerre mondiale ce que les géographes et sociologues français appellent le Tiers Monde, a fait son apparition sur la scène politique. Le Tiers Monde s’étend de l’Amérique Latine, à travers l’Afrique et le Moyen Orient jusqu’à l’Indonésie et aux îles tropicales de l’Océan Pacifique. Le Tiers Monde est peuplé par presque deux milliards d’habitants, c’est‑à‑dire, par deux tiers de la population mondiale. Ces peuples «aborigènes» partagent en commun un passé d’humiliation, d’exploitation et de paupérisme. Cet héritage lie ces pays dans un vaste «Commonwealth de la Misère». L’Angola est un de ces pays.

 

 

Histoire de l’Angola

 

En 1576, Loanda a été fondée. Mais ce n’est qu’après l’exploration de la partie méridionale du pays par Paulo Dias de Novain que le territoire connu sous le nom d’Angola devenait un objet d’attention pour la Cour de Lisbonne. Les buts de la pénétration étaient l’esclavage et l’argent‑minerai. Les plantations brésiliennes exigeaient un nombre considérable d’esclaves et c’est l’Afrique Occidentale portugaise qui était appelée à les fournir. Exception faite de la pêche à Benguela, aucune autre activité économique sérieuse n’a été exercée dans l’Angola. Entre 1580 et 1680, l’Angola avait à fournir 1.000.000 d’esclaves. De 1680 à 1836, le nombre d’esclaves pris à Loanda et à Benguela seulement est de 2.000.000. Jusqu’au XIXe siècle l’Angola a été le fournisseur le plus important de main‑d’oeuvre destinée aux plantations et aux mines du Brésil. Vers 1800, environ 50.000 miles carrés avaient été occupés en Afrique Occidentale.

 

En dehors de Loanda et de Benguela, il existait un système de forteresses construites dans l’Hinterland. La superficie totale représentait environ un dixième de l’Angola actuel. Vers 1830, on dénombrait environ 1.500 Blancs à Loanda et quelque 300 dans le reste de l’Angola. En 1845 Benguela ne comptait pas plus de 38 colons portugais. Vers 1895, commença la «grande ruée vers l’Afrique». La force qui étayait ce mouvement s’appelait «l’industrialisation». En d’autres termes, il s’agissait de la manifestation apparente d’une nouvelle forme d’impérialisme. A cette époque la Grande Bretagne, la France et l’Allemagne avaient soustrait le 80% du territoire total de l’Afrique aux Africains. Seul, le Sahara, le Soudan, Tripoli, le Maroc et l’Ethiopie étaient restés libres. Ensuite les grands Comptoirs commencèrent leur oeuvre de maraudage.

 

En 1902, le territoire de Bailundo fut enlevé à ses habitants aborigènes. Bientôt, entre 1907 et 1910, c’est le tour du territoire de Dembos. Dans le Sud, les Portugais essuyèrent une défaite cuisante de la part des Quanhamas. Les campagnes tendant à les subjuguer durèrent jusqu’en 1915. En 1917, une force militaire devait être envoyée encore une fois dans la partie Sud‑orientale de l’Angola dans le but de pacifier Moxico. Vers 1918, la totalité de l’Angola (481.000 miles carrés) étaient contrôlée par les Portugais.

 

En 1888, le Portugal comptait le taux le plus élevé ‑ 27,5% ‑ de dette nationale par rapport au revenu national en Europe. L’Angola représentait une extension naturelle de l’économie de la métropole et devenait ainsi une province d’outre‑mer. Les conditions dans cette colonie étaient celles de la stagnation caractérisée par un mélange d’esclavage du 16e siècle et d’une économie basée sur des avant‑postes de commerce. Même la force motrice de la colonisation elle‑même, était un artifice et tout extérieure. Elle n’était pas stimulée par un élan industriel. Il s’agissait, en réalité, d’une colonisation réflexe.

 

 

Le système du travail forcé

 

De même que la République de l’Afrique du Sud, l’Angola possède un système bien organisé de travail forcé. Les formes de travail peuvent être divisées en quatre catégories.

 

1) Le travail forcé correctionnel

 

Les Africains qui contreviennent aux lois du Code criminel ou du travail sont punis de cette manière.

 

2) Le travail obligatoire

 

Lorsqu’il est constaté une carence de travailleurs volontaires, les Africains peuvent être contraints, par la loi, à travailler à la construction d’ouvrages publics. Seuls les groupes suivants sont exemptés de cette obligation: les jeunes gens en‑dessous de 14 ans ou les hommes en‑dessus de 60 ans, les malades et les invalides, les travailleurs possédant un emploi, les chefs, les travailleurs qui peuvent prouver de n’avoir pas chômé pendant plus de 6 mois dans l’année et les femmes. Les Africains qui n’arrivent pas à payer la taxe individuelle sont également punis par le travail obligatoire.


 

3) Le travail sur contrat

 

C’est la forme la plus inhumaine du travail obligatoire. Tout Africain qui ne peut pas apporter la preuve d’avoir travaillé au moins pendant 6 mois au cours de l’année écoulée est astreint à fournir du travail obligatoire pour le compte de l’Etat ou d’une entreprise privée. Les salaires sont du plus bas niveau et varient en outre selon la région et l’employeur. C’est ainsi que, par exemple, sur une plantation, un Africain gagne en moyenne 1 R par jour (c’est‑à‑dire = 0,50 DM = 0,75 NF).

 

4) Le travail volontaire

 

L’Africain contracte directement avec son employeur. En général, dans ce cas, les salaires sont même plus bas encore que dans le cas du travail contractuel. Le seul avantage est que l’ouvrier travaille chez lui. En réalité, et sans la moindre exagération, on peut dire que les travailleurs ‑ hommes dans l’agriculture sont dans leur majorité des «shibalos» c’est‑à‑dire des travalleurs forcés.

 

A part ces catégories ci‑dessus indiquées, il existe encore la «culture obligatoire» et «le travail forcé des journaliers agricoles ambulants». Malgré ce genre d’organisation du travail, l’Angola compte la plus grosse émigration de main‑d’oeuvre en Afrique. Voici des exemples: en vertu de la Convention entre le Mozambique et le Transvaal, signée en 1940, environ 100.000 Africains du Mozambique, habitant au Sud du 22ième parallèle, ou au Nord du Zambèze, doivent être importés dans les mines d’or du Rand. En revanche l’Afrique du Sud s’engage à faire passer 47,50% de ses exportations par voie maritime à travers le port de Laurenço‑Marques en Mozambique, à savoir environ 340.000 caisses d’agrumes. Et tout ce trafic se fait, par ailleurs, sur une base annuelle. En outre, le Portugal reçoit 3.80 R (environ 18.00 DM) pour chaque travailleur recruté, c’est‑à‑dire, la moitié du montant des salaires que ce travailleur devrait recevoir lors de son retour après 18 mois de travail consécutif. Il néxiste aucune difficulté quant au recrutement, parce que les salaires dans les mines sont plus élevés (environ 2.50 DM) par jour. La situation est à tel point désespérée qu’on compte jusqu’à 173.000 travailleurs provenant du Mozambique, en Afrique du Sud. Environ 20.000 travailleurs africains sont, en outre, recrutés dans l’Angola à destination de la Rhodésie du Nord et de l’Afrique Sud‑Occidentale.

 

Dans le Mozambique du Nord, il y a des cultures de coton. Les Africains reçoivent obligatoirement des semences de coton et doivent cultiver cette plante sur leur sol, pour le compte de sociétés qui en possèdent le monopole. Les récoltes sont vendues aux compagnies en question à des prix fixés et bien en‑dessous, naturellement, des prix du marché libre. Les fermiers africains n’ont pas de choix et les cultures naturelles ‑ le maïs, le manioc et les haricots, le kaffir‑corn, n’atteignent que des niveaux misérables, proches de la famine. En 1956, 519.000 cultivateurs africains étaient payés en moyenne 40.00 DM par tête et par récolte annuelle. Dans quelques régions, les cultivateurs sont payés 7.00 DM ou 50 escudos, la récolte annuelle de coton, sur des terres où leurs propriétaires pourraient obtenir une récolte d’une valeur 10 fois plus élevée en cultivant du blé. Ces conditions ont donné naissance à des sentiments de haine et de mépris envers les Blancs. Cette exploitation humaine et cette oppression n’ont pas de parallèle sur le continent africain. Le régime qui s’approche le plus de ces méthodes est celui de Verwoerd. Le travail forcé introduit par les Portugais a porté à son comble la misère africaine et les travailleurs africains atteignirent le summum de la patience en 1961. C’est l’émigration massive en provenance de l’Angola qui est responsable de «l’anémie» démographique dans certaines régions de ce pays. La décadence physique des travailleurs est devenue une réalité incontestable. On compte dans la masse des travailleurs un taux de mortalité d’environ 40% en moyenne.

 

 

La colonisation européenne dans l’Angola

 

L’exploitation efficace d’une colonie exige non seulement une main‑d’oeuvre aborigène à bon marché mais également la présence de Blancs capables de contrôler un pays africain. Les premiers colons furent des Boers provenant de la Colonie du Cap. En vue d’échapper au contrôle des Britanniques, les «Dorsland Trekkers» abandonnèrent la région de Nafeking vers l’année 1875. En 1880, environ 300 survivants atteignirent l’Angola et s’installèrent à Humpata. Ce fait mit le Gouvernement de Lisbonne de mauvaise humeur et des immigrants portugais furent envoyés dans la partie méridionale de l’Angola dans le but d’isoler ces nouveaux venus indésirables.

 

Vers 1900, les Portugais abandonnèrent leur politique d’émigration. A cette époque, la population portugaise comptait environ 9.000 personnes. En 1927, les populations blanches et métissées de l’Angola s’élevaient à 42.843 personnes. La population totale était d’environ 3.000.000. En 1960, la population blanche et métissée était de 200.000 individus. Le nombre des Blancs, par rapport aux Africains était de 1 à 20.

 

On constate un important chômage chez les Blancs. C’est une suprise en Afrique. En 1960, «Le Monde» rapportait le chiffre de 20.000 chômeurs blancs. Un correspondant de «l’Observer» comptait 10.000 chômeurs blancs à Loanda (population blanche: 50.000) en 1961. C’est là un phénomène unique en Afrique et on peut en déduire que le niveau de la capitalisation dans l’Angola doit être très bas. L’immigrant portugais est pris dès son arrivée dans un étau entre une situation économique misérable dans la métropole, une économie incapable dans l’Angola lui‑même et un sous‑prolétariat africain végétant dans une misère incroyable. Faut‑il s’étonner que cet immigrant pratique les formes du racisme le plus virulent?

 

Dernièrement, un certain nombre de projets de colonisation ont été organisés par le Gouvernement. A Cela sur le plateau de HUILA, environ 375 familles ont été installées dans le but de cultiver 12.000 acres de terres. Le Gouvernement leur fournit des habitations, des jardins, des vergers, du bétail et des outils agricoles.

 

Dans des conditions normales, la colonisation d’un pays sous‑développé exige la transformation de la population indigène en une couche de populations rurales dépossédée de la terre et une classe ouvrière urbaine miséreuse, dans le cadre d’un système économique, contrôlé et dominé par les Blancs, possédant de leur côté des capacités techniques de divers degrés. Mais le Portugal, lui, a réussi à créer un prolétariat blanc. La seule chose qu’on ait obtenue, c’est de diminuer la pression démographique dans la métropole. La grosse masse des Blancs dans l’Angola est représentée par des agriculteurs et leur niveau technique est à peine supérieur à celui des Africains eux‑mêmes. On a l’impression que le Gouvernement Portugais a simplement transféré dans l’Angola la campagne portugaise et ses misères.

 

 

Le rôle des missionnaires dans l’Angola

 

Quelle est la raison pour laquelle toutes les puissances européennes, mêmes les plus déchristianisées, ont donné leur appui aux activités des missionnaires dans leurs colonies? La situation se présente dans ce domaine à peu près comme décrite ci‑dessous: Convertir les populations indigènes signifie les incorporer dans l’univers culturel et intellectuel de la «Civilisation Occidentale des Blancs». La conversion possède également une fonction très importante en faveur des colons blancs eux‑mêmes. Très souvent une crainte et une terreur très considérables saisissent le colon blanc et il souffre psychologiquement lorsqu’il prend conscience du mystère de la «Culture du Continent Noir» . Il tremble devant le mystère de la société africaine. Mais la religion organisée dans le but de convertir les «races barbares» calme ses appréhensions. Par ailleurs, un système colonialiste exige, ipso facto, un certain niveau minimum d’européisation en faveur de la population indigène dans le but de rendre l’exploitation plus facile. Mais, naturellement, trop de culture européenne et trop de technique sont également dangereuses. La religion chrétienne offre précisément assez de garanties pour permettre l’exploitation sans faire courir le risque d’une assimilation trop poussée de la culture et de la technique. L’Africain obient donc assez de culture blanche pour devenir un serviteur obéissant et discipliné, mais pas assez pour prendre lui‑même des initiatives et pour obtenir une compétence. Les insurrections de 1961‑1962 montrent donc à quel point ce double jeu a été fructueux.

 

D’après les recensements de 1950 on comptait environ 1.500.000 catholiques et 540.000 protestants dans l’Angola. En 1957, on y énumérait 387 prêtres catholiques et 300 pasteurs protestants. La qualité de l’enseignement donné par les protestants semble être d’un niveau assez élevé. Il semble qu’une «quasi‑élite» d’Africains ait été formée par les protestants. On a même soupçonné ces derniers d’avoir fourni les leaders du mouvement de libération nationale. En effet, aussi bien ROBERTO que PINNOCK, leaders de l’UPA, ont reçu leur éducation dans les écoles d’une mission de Baptistes britanniques. Le Portugal n’est pas en mesure de contrôler l’usurpation de l’autorité spirituelle catholique de la part des milieux protestants. Bien que le catholicisme joue dans l’Angola un rôle important, il n’exerce, en réalité, aucune autorité basée sur une idéologie politique.

 

 

L’idéologie et la pratique

 

L’Angola est gouverné en tant que province portugaise d’outre‑mer. C’est «une partie intégrante de l’Etat portugais». La politique portugaise à l’égard des indigènes est fondée sur «l’assimilado» ou «le civilisado». En un mot, un Africain qui répond à certains standards notamment d’ordre éducationnel, peut devenir portugais, exception faite, naturellement, de la couleur. Un Africain ne peut jamais devenir un citoyen à pleins droits à moins de devenir auparavant portugais. En résumé l’«assimilado» sert au Gouvernement portugais de prétexte pour refuser l’Africain tel qu’il est.

 

Un bref examen du système d’éducation démontre clairement les difficultés que rencontre l’Africain pour devenir un «assimilado» . En 1956, d’une population totale de 4.200.000 habitants, 85.000 seulement allaient à l’école. En 1954, on comptait 25.361 élèves des écoles élémentaires, réservées exclusivement aux Africains. Les examens de fin d’études ont été, pour l’écrit, soutenus par 1.712 élèves dont 959 réussirent l’épreuve. Dans les écoles du second degré et dans les écoles commerciales la situation est encore pire. En effet, en 1954, 141 Africains étaient inscrits dans ces écoles. Il n’y a pas d’universités dans l’Angola ni dans l’Afrique portugaise. Quelques Africains suivent l’Université à Coimbre, à Lisbonne ou à Oporto. En substance environ 99% des Africains sont et restent analphabètes. C’est ainsi qu’en 1950 on comptait 10.000 «assimilados» africains, c’est‑à‑dire 0,24% seulement des Africains (ce chiffre comprend les femmes et les enfants assimilés presque automatiquement).

 

Bien que le Portugal prétende que la distinction entre les aborigènes et les colons soit d’ordre culturel et non d’ordre racial, il n’est pas moins vrai que la définition de l’Africain est raciste. Ils sont «des individus de race nègre ou descendants d’individus de cette race» (Décret‑Loi No 39.666). En principe et dans la pratique, le système est identique à celui de la «République des Blancs de l’Afrique du Sud» et, dans une certaine mesure semblable à celui pratiqué en Rhodésie du Sud. En réalité, l’apartheid est pratiqué dans l’Angola sous une certaine forme spécifique. De même que dans les pays susnommés, les Africains doivent être porteurs d’un permis de circuler ou «cadernato» comme en Afrique du Sud. En Afrique du Sud on compte 1.000.000 de «coloured» (personnes de race mixte et possédant des ancêtres européens). Dans l’Angola, selon le recensement de 1950, on dénombre 25.000 «mestizos». Le rapport entre «mestizos» et Blancs est de 1 à 8. En Afrique du Sud le rapport entre «mestizos» et Blancs est d’environ 1 à 3. (Population 12.000.000 Africains, 3.500.000 Européens, 1.000.000 de «coloured», 500.000 Hindous, quelques Chinois, Allemands et autres immigrants européens). Ce n’est donc nullement une coïncidence que le Portugal et la République de l’Afrique du Sud travaillent la main dans la main. Et aussi bien l’Angola que l’Afrique du Sud doivent faire face à des crises économiques et sociales très sévères.

 

 

Les monopoles

 

On ne dispose pas de matériel statistique en vue de donner un aperçu sur la présence de capitaux étrangers dans l’Angola. On peut, toutefois, faire état des projets les plus importants mis en chantier depuis 1960‑61, aussi bien au Portugal que dans ses colonies. Quelques projets importants sont: Montigo Steel‑Unit DAMAG (Allemagne Fédérale), DONDO ALUMINIUM (Angola), Péchiney (France), le Tagus River Project (U.S.A.) English Electrica de Portugal, les Angola Mining Projects et Constancia Pulp Mill (Angleterre).

 

Le gros de l’économie angolaise provient du sisal, du maïs, du coton, des diamants et du minerai de fer mais surtout du café. Le 90% de la production de café, du sisal et du maïs est exporté. La Companhia Agricole de Angola (CADA) et des fermes de colons contrôlent ensemble le 80% de la production de café. En vue de faire comprendre les immenses bénéfices obtenus par ces sociétés, l’exemple suivant suffira certainement. En 1959, la CADA disposait d’un capital déclaré de 7.775.000 dollars, mais elle obtenait dans la même année un bénéfice de 1.441.195 dollars.

 

La production de coton et de maïs est contrôlée par des compagnies im­portantes. Des firmes telles que la Companhia Diamentes de Angola (DIAMANG) la C.ia des Betuminosos de Angola, la Empresa de Cobre de Angola et la C.ia Mineira do Lobito, exploitent et volent l’Angola de ses richesses minérales. La société DIAMANG est une des sociétés les plus connues pour ses méthodes d’exploitation et est d’ailleurs une branche de l’Anglo‑American Diamond Corporation Ltd. D’autres participations de capitaux européens se trouvent dans les sociétés de production de sucre et rendent la situation dans ce domaine encore plus compliquée.

 

Toutefois, les monopoles révèlent la même faiblesse que l’existence du chômage parmi les Blancs, la même décrépitude que le système du travail obligatoire et la même absence de pouvoir que l’échec du catholicisme.

 

 

Brève revue des populations indigènes et des organisations politiques nationales

 

On compte cinq groupes de races principales dans l’Angola: les BAKONGO dans le Nord, 500.000; les KIMBUNDU dans les régions au Sud de Loanda, 1.000.000; les OVIMBUNDU (BAILUNDU) sur les plateaux de Benguela, 1.000.000; dans l’Est, les LUANDA, 350.000 et les GANGUELA, 320.000. Il s’agit là des chiffres approximatifs de 1950.

 

Du fait de la répression sévère et de la censure, l’activité politique a été essentiellement clandestine autour des années 1950. Les deux principaux partis politiques sont le MOVIMENTO DE LIBERTAÇAO de Angola avec à sa tête Agostinho (MPLA) et Mario de Andrade et la UNIAO DOS POPULAÇOES de Angola (UPA). Dernièrement s’est formé le FRENTE NACIONAL DE LIBERTAÇAO de Angola (FNLA) avec à sa tête John Pinnock et Holden Roberts.

 

Cuba et l’Algérie ont démontré que les spéculations sur le caractère précis de mouvements de libération peuvent être souvent prématurées. C’est pourquoi la lutte armée doit être plutôt analysée en tant que processus objectif et caractéristique, relativement indépendant de l’organisation particulière qui soutient le combat armé.

 

 

Les insurrections de 1961‑1962

 

a) La phase première: la Révolte

 

Le 4 février 1961, des postes de police et militaires à Loanda furent soudainement attaqués. D’autres attaques visèrent la prison militaire, les baraquements de la police et la prison civile. Des unités isolées dans les environs de Loanda furent attirées dans des guet‑apens. D’après des chiffres officiels, 7 Portugais et 14 Africains furent tués, 50 blessés et 100 capturés. Le jour suivant une foule d’éléments des bas fonds d’origine européenne manifestait dans les rues de la ville et criait «Mata Todos» (Tuez‑les Tous!). Ce mob attaquait chaque Africain en vue. Le 7 février, les quartiers africains de la ville furent soumis à des raids de représailles. 24 Africains et 3 Blancs furent tués. Les quartiers africains furent alors encerclés par la troupe et patrouillés par des mercenaires et des parachutistes.

 

Le 10 mars, le Conseil de Sécurité vota en faveur de la discussion de la question angolaise. Le 15 mars, jour du vote, l’insurrection éclata. Les attaques surprirent le Gouvernement. En quelques jours la totalité de la région septentrionale de l’Angola se trouvait entre les mains des nationalistes. Le 21 mars, on comptait 3.580 réfugiés portugais à Loanda. Le ter avril le Vicaire Général, le chanoine Manuel fut arrêté sous prétexte «d’organiser le terrorisme». Dans les principales villes des intellectuels africains furent traînés hors de leurs habitations et assassinés. A ce moment on dénombrait 3.800 soldats métropolitains portugais et 7.000 soldats provinciaux (y compris des soldats africains) dans l’Angola. Le 7 mai, «l’Observer» rapportait qu’environ 20.000 Africains avaient été tués et que des milliers se trouvaient dans des camps de concentration. Le 20 Mai, on comptait environ 40.000 Angolais réfugiés au Congo.

 

Vers la fin du mois de mai, environ 1.500 Africains avaient été arrêtés dans la région de Lobito. Or, il n’y a pas de camps de concentration dans cette région et la prison locale ne peut contenir que 100 personnes au maximum. En réalité les Africains arrêtés ont simplement été éliminés physiquement. Même les «assimilados» et presque tous les Africains capables de lire et d’écrire avaient été arrêtés. La possession d’une grammaire élémentaire, d’un poste de TSF ou d’une bicyclette conduisirent à la disparition de leurs propriétaires. On pense que 1.000 Portugais et environ 40.000 Africains ont été tués.

 

Le mois de juin vit la proclamation du Gouvernement militaire dans l’Angola. Mais les nationalistes commencèrent par détruire systématiquement les plantations de café. Les routes et les ponts furent également détruits. Les Portugais envisagèrent de brûler les savanes et les forêts dans le but d’obliger les nationalistes à sortir de leur cachettes. Ce plan démontre nettement que les Portugais n’entendent rien à la guerilla. Ils n’étaient même pas en mesure de détruire les arbres et les sous‑bois de façon à isoler les groupes de 50 hommes. L’offensive nationaliste ne pouvait pas pénétrer plus au Sud que Vila Salazar et Malange. Les communications avec le Congo étaient trop difficiles à partir du Sud et les nationalistes arrivèrent sur le territoire des Ovimbundu et plus au Sud le terrain était trop ouvert. A la date du 8 juillet, les Portugais avaient concentré 18.000 hommes de troupe en Angola.

 

b) La seconde phase des combats: l’offensive portugaise

 

A la date du 18 juillet, l’armée portugaise se mit en marche en direction d’une région montagneuse et couverts de forêts près de Nambuangongo, où ils supposèrent que les «rebelles» avaient leurs «quartiers généraux» et leur capitale administrative. En réalité, aucune armée de guerilla ne possède de quartiers fixes, sans parler d’une capitale administrative. Ainsi on peut juger à loisir de la manière arriérée des Portugais en matière de guerre. Les villes et les villages furent rapidement repris et à la date du 8 octobre le Conseil Législatif pouvait annoncer que la rébellion avait été matée. Les Portugais étaient incapables de comprendre que la guerre était simplement entrée dans une phase nouvelle.

 

c) La troisième phase: la résistance stabilisée

 

A la date du 27 novembre, la résistance angolaise frappa brusquement danle Nord du pays. Les forces de résistance s’étaient regroupées et avaient dés ployé leurs dispositifs. La tactique classique dite «de mercury» caractéristiqude la guerilla venait d’être employée avec succès. Les nationalistes n’attaquèree. plus en masse, mais le front devenait «fluide». Des guet‑apens furent rapportés dans plusieurs provinces du pays. Par ailleurs, les nationalistes étaient désoés mais dotés d’armes et d’équipements modernes: mitrailleuses, fusils et grenades. Plus tard des unités de nationalistes firent usage de mines enterrées, de bas zookas et d’explosifs au plastic. A Thysville, au Congo, un camp d’entraînement fut organisé. Des gradés entraînés par le FNL en Tunisie revinrent et prirent le commandement des troupes nationalistes. Trop tard, le Gouvernement Portugais s’époumonait dans des tentatives de proposer des concessions et de mettre en place des gouvernements ‑ Quisling. Vers la fin de 1961, les Portugais devaient se contenter «d’occuper» les régions forestières du nord du pays, du haut du ciel avec leurs bombardiers.

 

Les nationalistes de l’Angola savent que la garantie de leur victoire est dans la continuation de leur lutte. Ils connaissent la parabole classique de la décolonisation. Plus longue sera la durée de la guerre et plus isolé et plus affaibli sera le régime de Salazar. La fin d’une époque est donc imminente.


 

 

 

FRANZ J.T. LEE, né en 1938 en Afrique du Sud, est étudiant à l’Université de Tübingue. Avant de venir en Europe, il s’est livré dans son pays à une activité intense pour la défense des libertés fondamentales.