L’ultra-colonialisme
portugais dans l’Angola et la révolution de 1961
par Franz J. T. Lee
Article dans
“Rencontres Méditerranéennes”, No. 7,
Rome, Juillet-Aout-Septembre 1963
Pandemonium Electronic Publications,
Mérida, Venezuela, 1999
Durant
les vingt années qui suivirent la seconde guerre mondiale ce que les
géographes
et sociologues français appellent le Tiers Monde, a fait son apparition
sur la
scène politique. Le Tiers Monde s’étend de l’Amérique Latine, à travers
l’Afrique et le Moyen Orient jusqu’à l’Indonésie et aux îles tropicales
de l’Océan
Pacifique. Le Tiers Monde est peuplé par presque deux milliards
d’habitants,
c’est‑à‑dire, par deux tiers de la population mondiale. Ces peuples
«aborigènes» partagent en commun un passé d’humiliation, d’exploitation
et de
paupérisme. Cet héritage lie ces pays dans un vaste «Commonwealth de la
Misère». L’Angola est un de ces pays.
Histoire
de l’Angola
En
1576, Loanda a été fondée. Mais ce n’est qu’après l’exploration de la
partie
méridionale du pays par Paulo Dias de Novain que le territoire connu
sous le
nom d’Angola devenait un objet d’attention pour la Cour de Lisbonne.
Les buts
de la pénétration étaient l’esclavage et l’argent‑minerai. Les
plantations brésiliennes exigeaient un nombre considérable d’esclaves
et c’est
l’Afrique Occidentale portugaise qui était appelée à les fournir.
Exception
faite de la pêche à Benguela, aucune autre activité économique sérieuse
n’a été
exercée dans l’Angola. Entre 1580 et 1680, l’Angola avait à fournir
1.000.000
d’esclaves. De 1680 à 1836, le nombre d’esclaves pris à Loanda et à
Benguela
seulement est de 2.000.000. Jusqu’au XIXe siècle l’Angola a été le
fournisseur
le plus important de main‑d’oeuvre destinée aux plantations et aux
mines
du Brésil. Vers 1800, environ 50.000 miles carrés avaient été occupés
en
Afrique Occidentale.
En
dehors de Loanda et de Benguela, il existait un système de forteresses
construites dans l’Hinterland. La superficie totale représentait
environ un
dixième de l’Angola actuel. Vers 1830, on dénombrait environ 1.500
Blancs à
Loanda et quelque 300 dans le reste de l’Angola. En 1845 Benguela ne
comptait
pas plus de 38 colons portugais. Vers 1895, commença la «grande ruée
vers
l’Afrique». La force qui étayait ce mouvement s’appelait
«l’industrialisation».
En d’autres termes, il s’agissait de la manifestation apparente d’une
nouvelle
forme d’impérialisme. A cette époque la Grande Bretagne, la France et
l’Allemagne avaient soustrait le 80% du territoire total de l’Afrique
aux
Africains. Seul, le Sahara, le Soudan, Tripoli, le Maroc et l’Ethiopie
étaient
restés libres. Ensuite les grands Comptoirs commencèrent leur oeuvre de
maraudage.
En
1902, le territoire de Bailundo fut enlevé à ses habitants aborigènes.
Bientôt,
entre 1907 et 1910, c’est le tour du territoire de Dembos. Dans le Sud,
les
Portugais essuyèrent une défaite cuisante de la part des Quanhamas. Les
campagnes tendant à les subjuguer durèrent jusqu’en 1915. En 1917, une
force
militaire devait être envoyée encore une fois dans la partie
Sud‑orientale
de l’Angola dans le but de pacifier Moxico. Vers 1918, la totalité de
l’Angola
(481.000 miles carrés) étaient contrôlée par les Portugais.
En
1888, le Portugal comptait le taux le plus élevé ‑ 27,5% ‑ de dette
nationale par rapport au revenu national en Europe. L’Angola
représentait une
extension naturelle de l’économie de la métropole et devenait ainsi une
province d’outre‑mer. Les conditions dans cette colonie étaient celles
de
la stagnation caractérisée par un mélange d’esclavage du 16e siècle et
d’une
économie basée sur des avant‑postes de commerce. Même la force motrice
de
la colonisation elle‑même, était un artifice et tout extérieure. Elle
n’était pas stimulée par un élan industriel. Il s’agissait, en réalité,
d’une
colonisation réflexe.
Le
système du travail forcé
De
même que la République de l’Afrique du Sud, l’Angola possède un système
bien
organisé de travail forcé. Les formes de travail peuvent être divisées
en
quatre catégories.
1) Le
travail forcé correctionnel
Les
Africains qui contreviennent aux lois du Code criminel ou du travail
sont punis
de cette manière.
2) Le
travail obligatoire
Lorsqu’il
est constaté une carence de travailleurs volontaires, les Africains
peuvent
être contraints, par la loi, à travailler à la construction d’ouvrages
publics.
Seuls les groupes suivants sont exemptés de cette obligation: les
jeunes gens
en‑dessous de 14 ans ou les hommes en‑dessus de 60 ans, les malades
et les invalides, les travailleurs possédant un emploi, les chefs, les
travailleurs qui peuvent prouver de n’avoir pas chômé pendant plus de 6
mois
dans l’année et les femmes. Les Africains qui n’arrivent pas à payer la
taxe
individuelle sont également punis par le travail obligatoire.
3) Le
travail sur contrat
C’est
la forme la plus inhumaine du travail obligatoire. Tout Africain qui ne
peut
pas apporter la preuve d’avoir travaillé au moins pendant 6 mois au
cours de
l’année écoulée est astreint à fournir du travail obligatoire pour le
compte de
l’Etat ou d’une entreprise privée. Les salaires sont du plus bas niveau
et
varient en outre selon la région et l’employeur. C’est ainsi que, par
exemple,
sur une plantation, un Africain gagne en moyenne 1 R par jour
(c’est‑à‑dire
= 0,50 DM = 0,75 NF).
4) Le
travail volontaire
L’Africain
contracte directement avec son employeur. En général, dans ce cas, les
salaires
sont même plus bas encore que dans le cas du travail contractuel. Le
seul
avantage est que l’ouvrier travaille chez lui. En réalité, et sans la
moindre
exagération, on peut dire que les travailleurs ‑ hommes dans
l’agriculture sont dans leur majorité des «shibalos» c’est‑à‑dire
des travalleurs forcés.
A
part ces catégories ci‑dessus indiquées, il existe encore la «culture
obligatoire» et «le travail forcé des journaliers agricoles ambulants».
Malgré
ce genre d’organisation du travail, l’Angola compte la plus grosse
émigration
de main‑d’oeuvre en Afrique. Voici des exemples: en vertu de la
Convention entre le Mozambique et le Transvaal, signée en 1940, environ
100.000
Africains du Mozambique, habitant au Sud du 22ième parallèle, ou au
Nord du
Zambèze, doivent être importés dans les mines d’or du Rand. En revanche
l’Afrique du Sud s’engage à faire passer 47,50% de ses exportations par
voie
maritime à travers le port de Laurenço‑Marques en Mozambique, à savoir
environ 340.000 caisses d’agrumes. Et tout ce trafic se fait, par
ailleurs, sur
une base annuelle. En outre, le Portugal reçoit 3.80 R (environ 18.00
DM) pour
chaque travailleur recruté, c’est‑à‑dire, la moitié du montant des
salaires que ce travailleur devrait recevoir lors de son retour après
18 mois
de travail consécutif. Il néxiste aucune difficulté quant au
recrutement, parce
que les salaires dans les mines sont plus élevés (environ 2.50 DM) par
jour. La
situation est à tel point désespérée qu’on compte jusqu’à 173.000
travailleurs
provenant du Mozambique, en Afrique du Sud. Environ 20.000 travailleurs
africains sont, en outre, recrutés dans l’Angola à destination de la
Rhodésie
du Nord et de l’Afrique Sud‑Occidentale.
Dans
le Mozambique du Nord, il y a des cultures de coton. Les Africains
reçoivent
obligatoirement des semences de coton et doivent cultiver cette plante
sur leur
sol, pour le compte de sociétés qui en possèdent le monopole. Les
récoltes sont
vendues aux compagnies en question à des prix fixés et bien en‑dessous,
naturellement, des prix du marché libre. Les fermiers africains n’ont
pas de
choix et les cultures naturelles ‑ le maïs, le manioc et les haricots,
le
kaffir‑corn, n’atteignent que des niveaux misérables, proches de la
famine. En 1956, 519.000 cultivateurs africains étaient payés en
moyenne 40.00
DM par tête et par récolte annuelle. Dans quelques régions, les
cultivateurs
sont payés 7.00 DM ou 50 escudos, la récolte annuelle de coton, sur des
terres
où leurs propriétaires pourraient obtenir une récolte d’une valeur 10
fois plus
élevée en cultivant du blé. Ces conditions ont donné naissance à des
sentiments
de haine et de mépris envers les Blancs. Cette exploitation humaine et
cette
oppression n’ont pas de parallèle sur le continent africain. Le régime
qui
s’approche le plus de ces méthodes est celui de Verwoerd. Le travail
forcé
introduit par les Portugais a porté à son comble la misère africaine et
les
travailleurs africains atteignirent le summum de la patience en 1961.
C’est
l’émigration massive en provenance de l’Angola qui est responsable de
«l’anémie» démographique dans certaines régions de ce pays. La
décadence
physique des travailleurs est devenue une réalité incontestable. On
compte dans
la masse des travailleurs un taux de mortalité d’environ 40% en moyenne.
La
colonisation européenne dans l’Angola
L’exploitation
efficace d’une colonie exige non seulement une main‑d’oeuvre aborigène
à
bon marché mais également la présence de Blancs capables de contrôler
un pays
africain. Les premiers colons furent des Boers provenant de la Colonie
du Cap.
En vue d’échapper au contrôle des Britanniques, les «Dorsland Trekkers»
abandonnèrent la région de Nafeking vers l’année 1875. En 1880, environ
300
survivants atteignirent l’Angola et s’installèrent à Humpata. Ce fait
mit le
Gouvernement de Lisbonne de mauvaise humeur et des immigrants portugais
furent
envoyés dans la partie méridionale de l’Angola dans le but d’isoler ces
nouveaux venus indésirables.
Vers
1900, les Portugais abandonnèrent leur politique d’émigration. A cette
époque,
la population portugaise comptait environ 9.000 personnes. En 1927, les
populations blanches et métissées de l’Angola s’élevaient à 42.843
personnes.
La population totale était d’environ 3.000.000. En 1960, la population
blanche
et métissée était de 200.000 individus. Le nombre des Blancs, par
rapport aux
Africains était de 1 à 20.
On
constate un important chômage chez les Blancs. C’est une suprise en
Afrique. En
1960, «Le Monde» rapportait le chiffre de 20.000 chômeurs blancs. Un
correspondant
de «l’Observer» comptait 10.000 chômeurs blancs à Loanda (population
blanche:
50.000) en 1961. C’est là un phénomène unique en Afrique et on peut en
déduire
que le niveau de la capitalisation dans l’Angola doit être très bas.
L’immigrant portugais est pris dès son arrivée dans un étau entre une
situation
économique misérable dans la métropole, une économie incapable dans
l’Angola
lui‑même et un sous‑prolétariat africain végétant dans une misère
incroyable. Faut‑il s’étonner que cet immigrant pratique les formes du
racisme le plus virulent?
Dernièrement,
un certain nombre de projets de colonisation ont été organisés par le
Gouvernement. A Cela sur le plateau de HUILA, environ 375 familles ont
été
installées dans le but de cultiver 12.000 acres de terres. Le
Gouvernement leur
fournit des habitations, des jardins, des vergers, du bétail et des
outils
agricoles.
Dans
des conditions normales, la colonisation d’un pays sous‑développé exige
la transformation de la population indigène en une couche de
populations
rurales dépossédée de la terre et une classe ouvrière urbaine
miséreuse, dans
le cadre d’un système économique, contrôlé et dominé par les Blancs,
possédant
de leur côté des capacités techniques de divers degrés. Mais le
Portugal, lui,
a réussi à créer un prolétariat blanc. La seule chose qu’on ait
obtenue, c’est
de diminuer la pression démographique dans la métropole. La grosse
masse des
Blancs dans l’Angola est représentée par des agriculteurs et leur
niveau
technique est à peine supérieur à celui des Africains eux‑mêmes. On a
l’impression que le Gouvernement Portugais a simplement transféré dans
l’Angola
la campagne portugaise et ses misères.
Le
rôle des missionnaires dans l’Angola
Quelle
est la raison pour laquelle toutes les puissances européennes, mêmes
les plus
déchristianisées, ont donné leur appui aux activités des missionnaires
dans
leurs colonies? La situation se présente dans ce domaine à peu près
comme
décrite ci‑dessous: Convertir les populations indigènes signifie les
incorporer dans l’univers culturel et intellectuel de la «Civilisation
Occidentale des Blancs». La conversion possède également une fonction
très
importante en faveur des colons blancs eux‑mêmes. Très souvent une
crainte et une terreur très considérables saisissent le colon blanc et
il
souffre psychologiquement lorsqu’il prend conscience du mystère de la
«Culture
du Continent Noir» . Il tremble devant le mystère de la société
africaine. Mais
la religion organisée dans le but de convertir les «races barbares»
calme ses
appréhensions. Par ailleurs, un système colonialiste exige, ipso facto,
un
certain niveau minimum d’européisation en faveur de la population
indigène dans
le but de rendre l’exploitation plus facile. Mais, naturellement, trop
de
culture européenne et trop de technique sont également dangereuses. La
religion
chrétienne offre précisément assez de garanties pour permettre
l’exploitation
sans faire courir le risque d’une assimilation trop poussée de la
culture et de
la technique. L’Africain obient donc assez de culture blanche pour
devenir un
serviteur obéissant et discipliné, mais pas assez pour prendre lui‑même
des initiatives et pour obtenir une compétence. Les insurrections de
1961‑1962
montrent donc à quel point ce double jeu a été fructueux.
D’après
les recensements de 1950 on comptait environ 1.500.000 catholiques et
540.000
protestants dans l’Angola. En 1957, on y énumérait 387 prêtres
catholiques et
300 pasteurs protestants. La qualité de l’enseignement donné par les
protestants semble être d’un niveau assez élevé. Il semble qu’une
«quasi‑élite»
d’Africains ait été formée par les protestants. On a même soupçonné ces
derniers d’avoir fourni les leaders du mouvement de libération
nationale. En
effet, aussi bien ROBERTO que PINNOCK, leaders de l’UPA, ont reçu leur
éducation
dans les écoles d’une mission de Baptistes britanniques. Le Portugal
n’est pas
en mesure de contrôler l’usurpation de l’autorité spirituelle
catholique de la
part des milieux protestants. Bien que le catholicisme joue dans
l’Angola un
rôle important, il n’exerce, en réalité, aucune autorité basée sur une
idéologie politique.
L’idéologie
et la pratique
L’Angola
est gouverné en tant que province portugaise d’outre‑mer. C’est «une
partie intégrante de l’Etat portugais». La politique portugaise à
l’égard des
indigènes est fondée sur «l’assimilado» ou «le civilisado». En un mot,
un
Africain qui répond à certains standards notamment d’ordre
éducationnel, peut
devenir portugais, exception faite, naturellement, de la couleur. Un
Africain
ne peut jamais devenir un citoyen à pleins droits à moins de devenir
auparavant
portugais. En résumé l’«assimilado» sert au Gouvernement portugais de
prétexte
pour refuser l’Africain tel qu’il est.
Un
bref examen du système d’éducation démontre clairement les difficultés
que
rencontre l’Africain pour devenir un «assimilado» . En 1956, d’une
population
totale de 4.200.000 habitants, 85.000 seulement allaient à l’école. En
1954, on
comptait 25.361 élèves des écoles élémentaires, réservées exclusivement
aux
Africains. Les examens de fin d’études ont été, pour l’écrit, soutenus
par
1.712 élèves dont 959 réussirent l’épreuve. Dans les écoles du second
degré et
dans les écoles commerciales la situation est encore pire. En effet, en
1954,
141 Africains étaient inscrits dans ces écoles. Il n’y a pas
d’universités dans
l’Angola ni dans l’Afrique portugaise. Quelques Africains suivent
l’Université
à Coimbre, à Lisbonne ou à Oporto. En substance environ 99% des
Africains sont
et restent analphabètes. C’est ainsi qu’en 1950 on comptait 10.000
«assimilados» africains, c’est‑à‑dire 0,24% seulement des Africains
(ce chiffre comprend les femmes et les enfants assimilés presque
automatiquement).
Bien
que le Portugal prétende que la distinction entre les aborigènes et les
colons
soit d’ordre culturel et non d’ordre racial, il n’est pas moins vrai
que la
définition de l’Africain est raciste. Ils sont «des individus de race
nègre ou
descendants d’individus de cette race» (Décret‑Loi No 39.666). En
principe et dans la pratique, le système est identique à celui de la
«République des Blancs de l’Afrique du Sud» et, dans une certaine
mesure
semblable à celui pratiqué en Rhodésie du Sud. En réalité, l’apartheid
est
pratiqué dans l’Angola sous une certaine forme spécifique. De même que
dans les
pays susnommés, les Africains doivent être porteurs d’un permis de
circuler ou
«cadernato» comme en Afrique du Sud. En Afrique du Sud on compte
1.000.000 de
«coloured» (personnes de race mixte et possédant des ancêtres
européens). Dans
l’Angola, selon le recensement de 1950, on dénombre 25.000 «mestizos».
Le
rapport entre «mestizos» et Blancs est de 1 à 8. En Afrique du Sud le
rapport
entre «mestizos» et Blancs est d’environ 1 à 3. (Population 12.000.000
Africains, 3.500.000 Européens, 1.000.000 de «coloured», 500.000
Hindous,
quelques Chinois, Allemands et autres immigrants européens). Ce n’est
donc
nullement une coïncidence que le Portugal et la République de l’Afrique
du Sud
travaillent la main dans la main. Et aussi bien l’Angola que l’Afrique
du Sud
doivent faire face à des crises économiques et sociales très sévères.
Les
monopoles
On
ne dispose pas de matériel statistique en vue de donner un aperçu sur
la
présence de capitaux étrangers dans l’Angola. On peut, toutefois, faire
état
des projets les plus importants mis en chantier depuis 1960‑61, aussi
bien au Portugal que dans ses colonies. Quelques projets importants
sont:
Montigo Steel‑Unit DAMAG (Allemagne Fédérale), DONDO ALUMINIUM
(Angola),
Péchiney (France), le Tagus River Project (U.S.A.) English Electrica de
Portugal, les Angola Mining Projects et Constancia Pulp Mill
(Angleterre).
Le
gros de l’économie angolaise provient du sisal, du maïs, du coton, des
diamants
et du minerai de fer mais surtout du café. Le 90% de la production de
café, du
sisal et du maïs est exporté. La Companhia Agricole de Angola (CADA) et
des
fermes de colons contrôlent ensemble le 80% de la production de café.
En vue de
faire comprendre les immenses bénéfices obtenus par ces sociétés,
l’exemple
suivant suffira certainement. En 1959, la CADA disposait d’un capital
déclaré
de 7.775.000 dollars, mais elle obtenait dans la même année un bénéfice
de
1.441.195 dollars.
La
production de coton et de maïs est contrôlée par des compagnies
importantes.
Des firmes telles que la Companhia Diamentes de Angola (DIAMANG) la
C.ia des
Betuminosos de Angola, la Empresa de Cobre de Angola et la C.ia Mineira
do
Lobito, exploitent et volent l’Angola de ses richesses minérales. La
société
DIAMANG est une des sociétés les plus connues pour ses méthodes
d’exploitation
et est d’ailleurs une branche de l’Anglo‑American Diamond Corporation
Ltd. D’autres participations de capitaux européens se trouvent dans les
sociétés de production de sucre et rendent la situation dans ce domaine
encore
plus compliquée.
Toutefois,
les monopoles révèlent la même faiblesse que l’existence du chômage
parmi les
Blancs, la même décrépitude que le système du travail obligatoire et la
même
absence de pouvoir que l’échec du catholicisme.
Brève
revue des populations indigènes et des organisations politiques
nationales
On
compte cinq groupes de races principales dans l’Angola: les BAKONGO
dans le
Nord, 500.000; les KIMBUNDU dans les régions au Sud de Loanda,
1.000.000; les
OVIMBUNDU (BAILUNDU) sur les plateaux de Benguela, 1.000.000; dans
l’Est, les
LUANDA, 350.000 et les GANGUELA, 320.000. Il s’agit là des chiffres
approximatifs de 1950.
Du
fait de la répression sévère et de la censure, l’activité politique a
été
essentiellement clandestine autour des années 1950. Les deux principaux
partis
politiques sont le MOVIMENTO DE LIBERTAÇAO de Angola avec à sa tête
Agostinho
(MPLA) et Mario de Andrade et la UNIAO DOS POPULAÇOES de Angola (UPA).
Dernièrement s’est formé le FRENTE NACIONAL DE LIBERTAÇAO de Angola
(FNLA) avec
à sa tête John Pinnock et Holden Roberts.
Cuba
et l’Algérie ont démontré que les spéculations sur le caractère précis
de
mouvements de libération peuvent être souvent prématurées. C’est
pourquoi la
lutte armée doit être plutôt analysée en tant que processus objectif et
caractéristique, relativement indépendant de l’organisation
particulière qui
soutient le combat armé.
Les
insurrections de 1961‑1962
a) La
phase première: la Révolte
Le 4
février 1961, des postes de police et militaires à Loanda furent
soudainement
attaqués. D’autres attaques visèrent la prison militaire, les
baraquements de
la police et la prison civile. Des unités isolées dans les environs de
Loanda
furent attirées dans des guet‑apens. D’après des chiffres officiels, 7
Portugais et 14 Africains furent tués, 50 blessés et 100 capturés. Le
jour
suivant une foule d’éléments des bas fonds d’origine européenne
manifestait
dans les rues de la ville et criait «Mata Todos» (Tuez‑les Tous!). Ce
mob
attaquait chaque Africain en vue. Le 7 février, les quartiers africains
de la
ville furent soumis à des raids de représailles. 24 Africains et 3
Blancs
furent tués. Les quartiers africains furent alors encerclés par la
troupe et
patrouillés par des mercenaires et des parachutistes.
Le
10 mars, le Conseil de Sécurité vota en faveur de la discussion de la
question
angolaise. Le 15 mars, jour du vote, l’insurrection éclata. Les
attaques
surprirent le Gouvernement. En quelques jours la totalité de la région
septentrionale de l’Angola se trouvait entre les mains des
nationalistes. Le 21
mars, on comptait 3.580 réfugiés portugais à Loanda. Le ter avril le
Vicaire
Général, le chanoine Manuel fut arrêté sous prétexte «d’organiser le
terrorisme». Dans les principales villes des intellectuels africains
furent
traînés hors de leurs habitations et assassinés. A ce moment on
dénombrait
3.800 soldats métropolitains portugais et 7.000 soldats provinciaux (y
compris
des soldats africains) dans l’Angola. Le 7 mai, «l’Observer» rapportait
qu’environ 20.000 Africains avaient été tués et que des milliers se
trouvaient
dans des camps de concentration. Le 20 Mai, on comptait environ 40.000
Angolais
réfugiés au Congo.
Vers
la fin du mois de mai, environ 1.500 Africains avaient été arrêtés dans
la
région de Lobito. Or, il n’y a pas de camps de concentration dans cette
région
et la prison locale ne peut contenir que 100 personnes au maximum. En
réalité
les Africains arrêtés ont simplement été éliminés physiquement. Même
les
«assimilados» et presque tous les Africains capables de lire et
d’écrire
avaient été arrêtés. La possession d’une grammaire élémentaire, d’un
poste de
TSF ou d’une bicyclette conduisirent à la disparition de leurs
propriétaires.
On pense que 1.000 Portugais et environ 40.000 Africains ont été tués.
Le
mois de juin vit la proclamation du Gouvernement militaire dans
l’Angola. Mais
les nationalistes commencèrent par détruire systématiquement les
plantations de
café. Les routes et les ponts furent également détruits. Les Portugais
envisagèrent de brûler les savanes et les forêts dans le but d’obliger
les
nationalistes à sortir de leur cachettes. Ce plan démontre nettement
que les
Portugais n’entendent rien à la guerilla. Ils n’étaient même pas en
mesure de
détruire les arbres et les sous‑bois de façon à isoler les groupes de
50
hommes. L’offensive nationaliste ne pouvait pas pénétrer plus au Sud
que Vila
Salazar et Malange. Les communications avec le Congo étaient trop
difficiles à
partir du Sud et les nationalistes arrivèrent sur le territoire des
Ovimbundu
et plus au Sud le terrain était trop ouvert. A la date du 8 juillet,
les
Portugais avaient concentré 18.000 hommes de troupe en Angola.
b) La
seconde phase des combats: l’offensive
portugaise
A la
date du 18 juillet, l’armée portugaise se mit en marche en direction
d’une
région montagneuse et couverts de forêts près de Nambuangongo, où ils
supposèrent que les «rebelles» avaient leurs «quartiers généraux» et
leur
capitale administrative. En réalité, aucune armée de guerilla ne
possède de
quartiers fixes, sans parler d’une capitale administrative. Ainsi on
peut juger
à loisir de la manière arriérée des Portugais en matière de guerre. Les
villes
et les villages furent rapidement repris et à la date du 8 octobre le
Conseil
Législatif pouvait annoncer que la rébellion avait été matée. Les
Portugais
étaient incapables de comprendre que la guerre était simplement entrée
dans une
phase nouvelle.
c) La
troisième phase: la résistance
stabilisée
A la
date du 27 novembre, la résistance angolaise frappa brusquement danle
Nord du
pays. Les forces de résistance s’étaient regroupées et avaient dés
ployé leurs
dispositifs. La tactique classique dite «de mercury» caractéristiqude
la
guerilla venait d’être employée avec succès. Les nationalistes
n’attaquèree.
plus en masse, mais le front devenait «fluide». Des guet‑apens furent
rapportés dans plusieurs provinces du pays. Par ailleurs, les
nationalistes
étaient désoés mais dotés d’armes et d’équipements modernes:
mitrailleuses,
fusils et grenades. Plus tard des unités de nationalistes firent usage
de mines
enterrées, de bas zookas et d’explosifs au plastic. A Thysville, au
Congo, un
camp d’entraînement fut organisé. Des gradés entraînés par le FNL en
Tunisie
revinrent et prirent le commandement des troupes nationalistes. Trop
tard, le
Gouvernement Portugais s’époumonait dans des tentatives de proposer des
concessions et de mettre en place des gouvernements ‑ Quisling. Vers la
fin de 1961, les Portugais devaient se contenter «d’occuper» les
régions
forestières du nord du pays, du haut du ciel avec leurs bombardiers.
Les
nationalistes de l’Angola savent que la garantie de leur victoire est
dans la
continuation de leur lutte. Ils connaissent la parabole classique de la
décolonisation. Plus longue sera la durée de la guerre et plus isolé et
plus
affaibli sera le régime de Salazar. La fin d’une époque est donc
imminente.